Johan Rudolf Thorbecke:


Des droits du citoyen d'aujourd'hui

Traduit par MM Bergson et Riva      


Ce qui constitue le caractère distinctif de notre époque, c'est le développement du droit de cité. Dans l'acception la plus large comme dans le sens le plus restreint, ce droit comprend un grand nombre de facultés. Le droit de cité est le droit de voter dans le gouvernement de la commune locale, provinciale ou nationale dont on est membre. Dans ce dernier sens, le droit de cité signifie participation au droit de vote dans le gouvernement général, comme membre de l'Etat.
         La reconnaissance de la qualité de citoyen comme un droit des membres de l'État dont le droit actuel de représentation du peuple n'est qu'une application, voilà la grande question et la cause du mouvement de notre époque formaliste. Sur quel principe repose cette nouvelle puissance? où nous conduit-elle? La solution de ces questions peut seule nous faire connaître la route sur laquelle nous nous trouvons et la direction que nous devons suivre, autant du moins qu'il est permis à l'intelligence humaine de la découvrir.

I.

Certains esprits se sont imaginé avoir trouvé le principe de la solution de ces graves questions en partant de la maxime qu'il suffisait, pour être vrai, d'ête simple, lorsqu'ils ont expliqué la révolution européenne, depuis la fin du dernier siècle, par la création[1] d'une théorie sur le droit en vigueur. Mais il est facile de voir qu'ils ont pris le reflet pour la lumière, et une branche de l'arbre pour la racine. Le changement même de la théorie est un fait. D'où est venue cette théorie? comment a-t-elle agi? La cause et l'effet sont le résultat d'une loi qu'il faut rechercher. Au milieu du mouvement imprimé par cet événement universel dont on ne pouvait encore apprécier l'étendue, on a raisonné et conclu sans avoir égard à la logique de l'histoire. Une erreur très-commune, et par cela même pardonnable, a amené une confusion entre le point de départ et le but. On a voulu expliquer par une lutte d'opinions ce qui était une lutte entre la vie expirante et la vie naissante.
         Mais peut-on, dès à présent, reconnaître la limite entre ces deux extrêmes? La grande transformation à laquelle notre époque travaille sans cesse, et quelquefois par des secousses violentes, est-elle assez avancée pour qu'il soit possible de distinguer ce qui est purement négatif, c'est-à-dire dirigé contre l'ancienne organisation sociale, de ce qui est stable et forme le germe de l'avenir; ce qui n'est que français ou particulier, de ce qui est général ou européen? Imposera-t-on silence à l'éloge ou à la critique pour scruter le fond des choses? Une forte croissance ne peut échapper à un certain degré de faiblesse. Distinguons-nous déjà la nouvelle force vitale du malaise qui l'accompagne?


         Je livre à la méditation les deux propositions suivantes:
- D'abord qua la révolution, en ce qui concerne la reconstitution des pouvoirs publics, reprenant l'oeuvre où l'ancienne politique l'avait laissée, a achevé une tache commencée depuis longtemps.
- Que cette reconstitution des pouvoirs publics a nécessairement produit le droit de cité ou la qualité de citoyen actuelle.


         Qu'on veuille bien se rappeler quelques-uns des traits principaux qui distinguent l'ancienne constitution des États de leur organisation actuelle.
         La forme primitive sous laquelle s'établirent les peuples germaniques fut communale, c'est-à-dire fondée sur l'association locale des compagnons d'armes. Ils établissaient des communes locales qui, réunies, composaient un peuple; mais dans ces royaumes, formés de la fusion des vainqueurs et des vaincus, le peuple ne pouvait constituer un corps politique. On voit la royauté et les grands de l'empire étendre graduellement sur les communes une oppression nouvelle, à un tel point que l'ancienne liberté succombait sous le fardeau des charges militaires.
         Après la dissolution des communes, la capacité politique des diverses classes dont se composait alors la société, naquit de principes fondés sur le droit privé. Comme associations particulières d'hommes qui, dans quelques parties du pays ils fussent établis, se distinguaient par les mêmes rapport juridiques, ces diverses classes ou états avaient pour principe de ne permettre aucun changement des droits dont ils étaient en possession, sans leur consentement formel. L'habitant du pays n'eut de capacité politique que comme membre d'une association de ce genre.
         L'État ne fut pas alors un principe ou un corps constitué, mais une association de familles ou de communautés particulières obéissant au même souverain. Toutefois, avant Charles V, la souveraineté ne fut pas un principe général dont on aurait pu par voie de déduction faire dériver certains droits nouveaux; ce ne fut pas une couronne d'un seul métal ou d'un seul jet, mais une couronne composée de pièces de nature différente appartenant à des époques et à des origines diverses.
         Tant que le droit public fut emmailloté dans les langes du droit privé et gouverné par des principes du droit civil, il fut impossible d'en définir la nature d'une manière claire et précise.
         Le pas décisif vers ce but se fit par la lutte engagée et terminée en faveur de la nouvelle souveraineté monarchique de Louis XIV, contre l'existence de tant d'imperia in imperio venus du moyen âge, de ces parties formées avant l'ensemble, et qui maintenant durent fléchir devant l'unité de l'État. Ce prince, en supprimant les droits de souveraineté disséminés entre un certain nombre de personnes ou de corps qui les exerçaient avec indépendance et à titre de propriété, pour les réunir en sa personne, fonda un état de choses contre lequel fut dirigée la première attaque de la révolution. Ce ne fut pas cependant autour de cette forme que s'engagea la lutte principale. Le prince qui voulait attirer à lui le pouvoir absolu combattait en réalité pour l'unité de l'État.
         Établir cette unité sur sa véritable base, élever le pays à l'universalité, même à la toute-puissance[2], telle fut l'idée principale de la révolution. N'apparaissait-elle pas déjà dans les têtes autocratiques du siècle dernier, lorsque, involontairement ou par le progrès des idées, elles reconnaissaient que le roi existait pour le peuple? Ne semblaient-elles pas avouer que le gouvernement, quoique placé entre les mains d'un seul ou de quelques-uns, était le vouloir du peuple? Quoiqu'il en soit, la volonté générale ne se déplaça pas seulement, elle devint la volonté unique.
         L'effet de ce revirement fut si extraordinaire, que comparée au régime antérieur, la toute-puissance déployée par celui qui, dans l'ivresse du pouvoir suprême, disait: "l'État, c'est moi", n'est plus qu'un premier mouvement vers la constitution actuelle de l'État. La révolution a ouvert tous les cercles de la vie sociale, et en a fait la circonférence d'un centre commun. Le pouvoir de l'État pénètre dans les rapports privés d'une manière bien plus profonde qu'auparavant; les rapports privés se dissolvent à leur tour pour se fondre dans les rapports[3] généraux. Il me suffira de donner quelques aperçus, et des ordres d'idées complets se présenteront ensuite à l'esprit.
         1° Le gouvernement s'attribue le droit le plus large sur la propriété et la personne des citoyens, en ce qui concerne l'impôt et le service militaire.
         2° Le pouvoir illimité accordé au souverain sur le droit civil, qu'il assujettit exclusivement, ainsi que l'établissement des autres parties du droit et l'administration publique de la justice, à sa législation propre, pour remplacer tous les droits existants par un droit nouveau, unique et embrassant tout.
         Si les citoyens se sont trouvés ainsi dans une dépendance jusqu'alors inconnue du pouvoir suprême, celui-ci a de son côté attiré avec un redoublement d'énergie, dans la sphère de son action, leur vie privée, leur sécurité, leur bien-être économique, leur éducation morale.
         Qu'on réfléchisse ensuite (et qui l'aurait jadis cru possible?) comment la fortune particulière, non seulement des générations actuelles, mais des générations futures, s'est confondue avec la fortune publique dans la dette de l'État.
         Que l'on considère comment la lumière de la publicité, avec le consentement du gouvernement ou malgré lui, se répand sur ses actes, et l'on verra la qualité de citoyen, de nos jours, se poser sur les bases les plus solides.
         La suppression des droits et des corps politiques particuliers a produit le même effet que si une foule de communautés s'étaient transformées en une seule. Elle dut nécessairement faire arriver au pouvoir une capacité civique générale. Aux rapports particuliers de chaque individu avec l'État comme membre d'une classe particulière, a succédé un rapport unique des citoyens avec l'État considéré dans son unité. On a perdu la capacité de droit fondée sur le privilège, pour revêtir le caractère de membre de la grande société de l'État. L'autonomie précédente des parties priviligiées a été étendue à une autonomie illimité du peuple entier.
         Le droit sous lequel on avait vécu jusqu'alors s'était formé en grande partie par l'usage, toutefois avec la participation du peuple. L'établissement du droit par l'usage est déjà un fait d'autonomie communale. Que faire quand les usages et les traditions seront abolis, quand il faudra reconstruire, non pas telle ou telle partie de l'ensemble, mais l'ensemble même? De quel poids auraient pu être les anciennes règles dans cette oeuvre? Quand la direction générale de la société, comprenant la législation et le gouvernement, eut principalement pour but de déterminer et de réaliser ce qu'elle pouvait exiger des hommes et ce qu'elle leur devait; quand elle s'attribua un pouvoir illimité de régler le cercle d'action de l'individu et de l'assujettir avec ses biens à l'intérêt général, ce nouvel ordre de choses, pour ne pas se mettre en état de guerre ou de tension extraordinaire avec la société[4], dut nécessairement prendre pour base la qualité de citoyens des membres du corps social.
         Ainsi se forma une communauté plus large et plus intime entre l'autorité et les citoyens. L'action directe qu'elle exerçait sur tous les individus produisit une action directe inverse sur elle-même. Plus la vie privée pénétra dans la vie publique, plus la participation du citoyen au gouvernement dut s'étendre. La capacité civique, stimulée par tous les moyens imaginables, s'éleva du sentiment du devoir à celui de pouvoir.
         L'histoire politique des États suivit la même loi qui se manifeste ailleurs, dans tout autre domaine de la vie. Plus l'être organique s'élève, plus ses membres deviennent libres, plus leur participation au mouvement de l'ensemble s'agrandit.

II.


         Le but vers lequel tend le nouvel État se dessine déjà à l'horizon. L'article fondamental de sa charte, qui n'est pas encore écrite, représente une grande commune nationale composée de tous ses membres. L'État tend à devenir dans un sens complet ce que devraient être, dans une mesure restreinte, nos communes locales et provinciales, d'après notre constitution. C'est l'auto-gouvernement de la commune, reposant sur la capacité commune des membres de prendre part au gouvernement, en suppriment tout privilège.
         Cependant, quoique la forme du nouvel ordre politique nous apparaisse dans le lointain, la route qui y conduit est encore sombre sous plus d'un rapport.
         Ce but est-il autre chose que le rêve d'une république platonique?
         La majorité numérique pourra-t-elle gouverner toujours? La science et la sagesse ne seront-elles pas toujours le partage de quelques-uns? Qu'on suive le développement du genre humain: on trouvera qu'en tout temps il a commencé par quelques hommes éminents. Il est arrivé même qu'on ne s'est pas attaché spontanément à ceux qui se trouvèrent appelés à construire l'édifice; qu'on a méconnu la première de toutes les aristocraties, celle de l'esprit; que les yeux ne se sont pas tournés vers la lumière, preuve évidente de la faiblesse de conception, de la paresse et de l'état arriéré d'un peuple. Un corps qui ne supporte pas la tête! L'unité, et d'accord avec elle, la division du travail, voilà les signes essentiels et décisifs du progrès. La division du travail appelle chaque individu à une occupation particulière. Le gouvernement ne doit-il pas, en conséquence, rester aussi l'occupation de quelques-uns? L'association politique, de même que tout ce qui tend à former un ensemble, repose sur un mouvement général. Il est donc nécessaire que la majorité veuille suivre l'impulsion qu'on lui donne, et qu'il y ait des hommes qui puissent marcher à sa tête.
         Le système politique aujourd'hui si vanté, savoir la tendance vers la participation générale au gouvernement, n'est-il pas en contradiction avec la marche de la nature?
         Qu'on veuille bien remarquer que cette tendance n'est point un fait isolé, mais un de ces phénomènes qui, réunis à d'autres, suivent la même direction.
         Le fleuve de la connaissance, de la pensée et de l'activité humaines s'est élargi depuis la fin du dernier siècle; il est devenu plus profond et surtout plus rapide. Une année opère dans la société, dans l'État, dans les relations des hommes et dans la science autant de changements qu'on en voyait autrefois dans un demi-siècle. Aujourd'hui l'activité humaine trouve pour se produire au dehors une foule d'occasions qui ne se présentaient pas autrefois. L'homme en combinant ses forces avec celles de la nation, déploie une puissance dont jusqu'à ce jour on aurait pu se faire difficilement une idée. Il est vrai que les forces de l'homme sont restées les mêmes, mais le nombre qui concourt à l'accomplissement de l'oeuvre générale augmente indéfiniment. La création rapide d'idées et de richesses nouvelles s'accorde avec cette tendance des hommes à sortir des limites de leur état; les biens qu'on a acquis sont insuffisants; on fait des efforts continuels pour avancer. Ces efforts ne sont pas individuels, mais généraux. Plus que jamais on sème et on travaille pour le grand public. Dans la fécondité immense du siècle, chacun réclame sa part de la moisson. Il semblerait que c'est non pour soi, mais directement pour tous qu'on réalise des bénéfices ou que l'on crée des produits.[5] Dès qu'une vérité nouvelle, semblable au soleil levant qui frappe de ses premiers rayons les cimes des montagnes, se montre d'abord aux têtes éminentes, en montant elle paraîtra, et bientôt elle sera visible à tous les regards. Mais elle monte avec une vitesse incroyable, et elle frappe avec une force irrésistible, proportionnée à cette vitesse. De même que la circulation des produits industriels, la circulation des produits intellectuels s'opère avec une inconcevable rapidité, et elle a reçu une extension incalculable. A peine une pensée, une maxime, une exigence viennent-elles à naître, et aussitôt elles sont élaborées par des centaines d'hommes, et pénètrent dans des milliers d'intelligences. Celui qui a des yeux et des oreilles voit et entend tous les jours à des distances sans bornes, comme s'il était présent. Il s'opère entre les diverses nations une assimilation et une fusion des forces productrices qui, en se manifestant par la conformité de principes, de composition, de style et de ton, s'approche peu à peu de l'unité d'une force universelle et européenne qui domine la force nationale.
         Dans ces circonstances, les rapports entre l'individu le plus haut placé, soit par la nature, soit par le rang et le pouvoir, et l'ensemble ou la masse, deviennent plus naturels. Sa position est moins élevée, le privilège dont il jouissait de représenter son temps ou son peuple, son autorité autocratique ou oligarchique se resserre dans des limites de plus en plus étroites. Chacun prend par sa propre disposition un caractère général[6] par lequel il participe aux fonctions du corps auquel il appartient: c'est surtout sous ce caractère que se manifeste notre époque. Ce qui naguère se faisait par quelques-uns pour la généralité, occupe à présent la généralité entière. Personne n'agit ou ne gouverne plus seul: l'activité devient, dans chaque partie du mouvement humain, coactivité; le gouvernement devient cogouvernement. L'unité s'établit non par le commandement d'une volonté individuelle, non par une pression venant d'en haut ou par une cause extérieure, mais parce que le grand nombre veut la même chose. Si ce que nous observons sur la scène politique n'est que l'expression particulière de cette nouvelle forme, de cette nouvelle marche de toutes les affaires humaines; si maintenant gouverner et être gouverné, notions jusqu'à présent distinctes, sont des idées qui se rapprochent et tendent à l'union dans un accord harmonieux; si nous voyons les peuples et les rois acquérir de plus en plus la conviction que gouverner n'est pas faire respecter une volonté particulière, mais la loi de tous faite avec la coopération libre de tous, que faut-il en conclure? Si jusqu'à ce jour chaque individu s'est trouvé enfermé dans le cercle restreint d'un droit particulier, c'était une conséquence du principe qui entraînait une séparation analogue dans l'économie nationale, le travail social, l'art et la science. Aujourd'hui cette délimitation est brisée irrévocablement: s'il en est ainsi, pourra-t-on dire encore que la tendance actuelle vers la participation de tous au gouvernement de l'État n'est qu'un caprice révolutionnaire?
         Je crois qu'il est facile de suivre le cours du mouvement politique dans les rapports internationaux et dans les relations diplomatiques. Retournons toutefois à la législation actuelle pour rechercher comment elle a commencé à réaliser le nouveau principe. Les principes sans organisation sont comme un conducteur sans chemin.
         Nous trouvons d'abord le droit de suffrage attaché à la qualité de citoyen divisé en deux fonctions, savoir: celle de la représentation du pays ou du peuple, et celle de l'élection des personnes appelées à la représentation.
         Une petite minorité est élue pour exercer au nom de la majorité le droit de gouvernement le plus important qui soit inhérent à la qualité de citoyen, mais d'àprès la conviction propre et individuelle des élus.
         Pourquoi cette première séparation ou distinction? Provient-elle uniquement de la difficulté matérielle qui s'opposerait à ce qu'on fit délibérer et voter des assembées populaires et nombreuses sur les affaires de l'État, ou vient-elle de la supposition que le caractère exigé et la capacité nécessaire ne se rencontrent que dans un petit nombre d'individus?
         Dans l'opinion de ceux qui considèrent les représentants du peuple comme les organes de sa volonté, cette démarcation ne blesse et ne restreint nullement le principe d'une capacité générale de tous les citoyens; elle n'est qu'un règlement du travail. Les élus, dit-on, sont des hommes du peuple; ils sont donc dirigés par l'intelligence générale du peuple; ils ne seraient point élus s'ils ne l'exprimaient pas.
         Je ferai remarquer que, d'après cette théorie, la volonté de la repésentation nationale doit être irrésistible. Si elle exécute ce que le peuple aurait fait actuellement, quelle volonté individuelle pourrait se manifester à côté d'elle ou contre elle? Tous les individus, tous les corps mêmes seraient compris dans le peuple un et entier, agissant lui-même ou par ses mandataires, et chacun devrait se taire devant la volonté du peuple, légalement exprimée et dominante.
         Cette théorie méconnaît, à mon avis, l'état de notre développement actuel; elle rétrograde, après avoir parcouru un long chemin sur les béquilles du raisonnement, et elle place la fin au commencement. Pour ma part, je ne vois dans la représentation parlementaire de nos jours qu'une première application du principe populaire communal, et je ne puis lui attribuer ce qui, à mon avis, appartient à une époque ultérieure.
         Déduction faite des droits réservés au très-petit nombre des élus, le droit de suffrage des autres citoyens se borne à la capacité d'élire les représentants du pays. Que l'on consdère ce droit, ainsi que le fait la théorie ci-dessus mentionnée, comme le droit suprême ou comme un droit inférieur et préparatoire, quels sont les citoyens capables de voter? Le droit de suffrage dans les affaires du pays est une portion de la capacité entière de citoyen. La loi relative à l'organisation de l'État détermine à quelles conditions on l'acquiert. La question peut donc être posée aussi en ce sens: A qui la loi accorde-t-elle la pleine capacité civique? Ici encore je n'ai pas en vue la loi de tel ou tel État, mais le droit commun des pays constitutionnels.
         Le droit de suffrage de tous les membres du peuple ou de l'empire est-il la règle, ou est-il la conséquence de la possession de qualités particulières?
         Il paraît impossible de méconnaître que le principe du droit de suffrage général repose sur le développement politique de notre époque, et qu'il tend constamment, quoique par degrés, à se réaliser. C'est précisément ce qui distingue notre époque de celles qui l'ont précédée. Les particuliers sont à la fois gouvernants et gouvernés, des sujets et des législateurs, en vertu non de qualités particulières, mais de leurs rapports généraux avec la communauté.
         Le législateur consacre aussi ce principe, j'ose l'affirmer; mais on me fait aussitôt l'objection suivante: «Le législateur limite partout l'exercice du droit électoral».
         Il n'a appelé que les majeurs mâles ayant la pleine jouissance des droits et honneurs civiques. Nie-t-il par là le principe? Non. Il ne méconnaît pas le principe du droit commun; s'il exclut les autres citoyens, ce n'est que par suite d'une incapacité personnelle, déterminée et peut-être transitoire, dont ils sont frappés. Il interdit l'exercice du droit électoral à ceux dont la position ne présente pas des garanties d'intelligence et de liberté. Une loi rédigée dans cet esprit, n'est point inconciliable avec la tendance de l'époque, pourvu qu'en réglant les conditions du droit de suffrage elle consacre un droit du peuple, et non pas uniquement celui d'une ou de plusieurs classes particulières.
         Que dire cependant si elle exige une possession déterminée ou une certaine quotité de revenus ou d'impôts?
         Je vais m'arrêter encore quelques instants à ce point, qui est de la plus haute importance.
         Quel rapport peut-on concevoir entre le droit de suffrage et la possession? Le cens a-t-il été inventé pour arrêter une puissance qu'on redoutait? Le législateur a-t-il cherché dans le cens un point de résistance, un point placé en dehors du principe contre le développement naturel ou trop rapide du nouvel ordre politique?
         S'il en était ainsi, tout s'expliquerait. On admet le principe, mais on suppose que la grande majorité du peuple n'est pas encore assez mûre pourqu'il soit possible de lui en faire l'application. Évidemment aussi, tout en l'admettant en théorie dans les États de l'ancien continent, la législation qui l'a réglé l'a subordonné à la question de savoir si l'exercice en paraissait utile ou opportun.
         Quiconque n'a pas une fortune dont le chiffre est déterminé par la loi, n'est pas reconnu digne d'exercer le droit de suffrage. Cependant ce n'est pas de la fortune, c'est de la capacité personnelle générale de membre de l'État que dérive la capacité politique. Et si le droit est reconnu, peut-on en restreindre l'effet par des motifs qui ne reposent pas sur le principe même?
         Autrefois, au temps de la république, le droit de vote, dans plusieurs provinces, dépendait de la propriété foncière. Le possesseur d'immeuble était seul investi du plus haut degré des devoirs civiques.
         Aux yeux du législateur de nos jours, il n'y a pas d'indépendance sans propriété. Quiconque ne possède rien ou peut à peine pourvoir à son entretien, dépend des autres; son regard, attaché à ses propres besoins journaliers, ne peut s'élever à la chose commune. On est appelé à voter dans la supposition qu'on a une volonté propre. Comment celui qui n'est pas libre, qui n'a pas assez de fortune pour jouir des loisirs de l'aisance, pourrait-il gouverner? C'est ainsi, dit-on, que la loi, bienqu'elle refuse le droit de suffrage à ceux qui manquent de la liberté et de l'indépendance nécessaires pour voter, ne trahit pas le principe sur lequel repose la capacité générale du citoyen.
         Cela est vrai, mais à une condition. Il faut que chaque membre de la cité puisse arriver à la fortune, et non pas quelques privilégiés seulement. La classe des possesseurs ne doit pas former un état inaccessible aux autres. Le droit de suffrage, qui appartient à tous, va directement contre le cours actuel des choses, lorsqu'il cesse d'être un droit pour revêtir le caractère d'un privilège.
         Quels sont aujourd'hui, dans notre société, les principes d'acquisition ou de répartition de la propriété[7]?

         D'abord, le droit de succession, c'est-à-dire le hasard de la naissance ou la disposition du testateur;
         En second lieu, la possession d'un capital industriel. C'est, de nos jours, le moyen le plus puissant d'acquérir de nouvelles richesses; les capitaux, en se concentrant de plus en plus, fortifiés qu'ils sont par une domination toujours croissante sur la puissance de la nature, agissent par masses sous la direction d'un petit nombre d'individus.
         La force du travail personnel n'occupe que le dernier rang. Le travail et la fortune qu'il faut acquérir dépendent entièrement de qualités personnelles. Cependant le travail seul, quelque heureux qu'il soit, ne crée des richesses que dans une mesure très-restreinte. Et combien d'hommes ne trouvent pas l'occasion de travailler!


         J'arrive à la conclusion des idées que je viens d'exposer.
         La véritable cause de la lutte incessante contre toute législation qui limite l'exercice du droit de suffrage est que ce droit, inhérent à la qualité de citoyen, dérive du droit de suffrage général, quelques soient d'ailleurs les conditions auxquelles la loi l'ait assujetti. [8] Mais lorsque dans un État l'industrie, livrée à la merci de possesseurs de grands capitaux, aspire à devenir la principale puissance sociale; lorsque quatre-vingt-dix citoyens sur cent s'efforcent gratuitement de créer par leur propre travail les richesses que donne le travail[9], l'économie matérielle et le principe de l'État sont en hostilité ouverte. Pendant que l'État tend à élargir sa sphère, l'économie matérielle les renferme dans un cercle de plus en plus restreint. L'un veut l'égalité, l'autre rend chaque jour l'inégalité plus profonde. On voit deux ordres de développement marcher l'un contre l'autre; une main est constamment occupée à détruire ce que l'autre vient d'élever.
         Mais, dira-t-on, n'oubliez pas qu'entre le principe et son application il y a une question de temps; qu'il ne faut pas exiger que la génération actuelle, ou la génération qui la suivra, pénètre dans le nouvel édifice social, si d'ailleurs elle conserve la chance d'y pénétrer un jour. On ne demande ni fleurs ni fruits à la plante fraîchement éclose; il s'agit uniquement de savoir si elle a la force de se développer. Mais la tendance économique actuelle vous semble-t-elle n'être qu'une crise d'immaturité de courte durée? N'y voyez-vous pas, au contraire, la conséquence d'une loi qui prend un caractère de plus en plus restrictif? Les capitaux attirent les capitaux, ils ont une tendance naturelle à s'agglomérer. Lorsque la richesse augmente d'un côté et la pauvreté de l'autre, que signifie une législation qui offre à chacun les droits civiques sous une condition qui n'est accessible qu'au petit nombre? n'est-elle pas une ironie? Les privilèges des classes ont été abolis pourque la carrière fût ouverte au mérite et à la capacité; mais le privilège de la fortune leur a succédé. Bourgeoisie signifie de nouveau une portion, une classe du peuple. Dans une société fondée sur l'égalité des droits de ses membres, on a élevé une barrière infranchissable entre les membres capables et ceux qui ne le sont pas. Qui trouvera le son pour résoudre cette dissonnance?
         Je m'arrête ici. Je n'appelle point l'attention du lecteur sur tant de phénomènes que cette contradiction fait naître. Nous touchons à un domaine où l'action des forces affranchies échappe à la fois à la prévoyance humaine et au législateur politique. Est etiam nesciendi ars quaedam et scientia[10]. Quand nous entrevoyons à peine le but à l'horizon lointain, bienque l'illusion des sens ou le préjugé se flattent de le toucher, la science modeste se contente de mesurer la distance, de même que le véritable politique attend que son heure soit venue.



Bergson et Riva      



Notes :




[1] Dans le texte néerlandais on lit 'victoire d'une théorie' (zege ener theorie).
[2] Dans le texte néerlandais c'est l'unité qui est élevée à la toute-puissance (Deze eenheid ... te volmaken, ja tot alvermogen te verheffen)
[3] Dans le texte néerlandais on lit 'intérêts' (belangen).
[4] Le texte néerlandais dit: 'ce nouvel ordre de choses, pourqu'il pût durer plus longtemps que pendant les périodes de guerre ou de tension extraordinaire' (zou zij langer dan in oorlog of andere buitengewone spanning bestaan).
[5] Ici les traducteurs ont omis une phrase de l'original: 'On gagne pour dépenser aussitôt.' (Hij wint om aanstonds weder uit te geven.
[6] Plus exacte serait: 'Chacun possède, à part sa propre dispostion, un caractére général' (Elk heeft, bij eigen aanleg, een algemeen karakter.
[7] «Singulière marche des choses humaines! Chez nos aïeux, chez les conquérants de l'empire romain, le propriétaire du sol était seul considéré comme l'homme libre; le propriétaire foncier seul était admis à l'exercice des droits politiques. Aujourd'hui, le niveau de la liberté politique s'élève avec celui de la propriété. Le citoyen devenu libre aspire à devenir propriétaire: les prérogatives, la propriété ont cessé d'être attachées exclusivement au sol, déjà morcelé à l'infini, et sa répartition générale est devenue le problème de notre époque. Le législateur qui proclame aujourd'hui le suffrage universel, nous semble reconnaître implicitement, qu'il s'est posé la mission d'abolir le prolétariat.»       [Note des traducteurs]
[8] Ici les traducteurs ont omis deux phrases de l'original: 'Le principe, partiellement réalisé, tend à une réalisation complète. Il n'est pas injustifié d'exiger la possession d'un certain capital. (Het beginsel, ten deele verwezenlijkt, tracht naar geheele verwezenlijking. De eisch van een zeker bezit is niet onredelijk).
[9] L'original dit: 's'efforcent en vain de créer par leur propre travail les richesses qui donnent droit au suffrage' (vruchteloos zwoegen om door eigen vlijt den prijs der stemgeregtigdheid goed te maken).
[10] Il existe aussi un art/une science du non-savoir.


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